Symposium International

L’enseignement supérieur en Guinée

face aux défis du développement

 

Novotel GHI, Conakry, Guinée, 6-7 juillet 2007

 

REsumE des Travaux

  

Alexander Sekou Sangare

Président du Bureau Exécutif

Institut d’Economie Africaine – InafEcon

  

Ismaël Kabacé Samoura
Directeur des Relations Extérieures

Université Général Lansana Conté de Conakry-Sonfonia

1Contexte

Le Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences Sociales en Afrique (CODESRIA) en collaboration avec l’« Université Gamal Abdel Nasser de Conakry » (UGANC),  l’« Université Général Lansana Conté de Sonfonia-Conakry » (UGLC S-C)  et l' « Institut d'Économie Africaine » (INAFECON), a organisé les 6 et 7 juillet 2007 au Novotel Grand Hôtel de l’Indépendance à Conakry un symposium international sur les libertés académiques en Guinée. Cette conférence s’inscrit dans une série de rencontres scientifiques que le Conseil a pris l’initiative d’appuyer dans un certain nombre de pays africains où les questions de liberté académique restent un défi majeur pour le développement social et économique. De 2004 à 2006, des conférences similaires ont été réalisées en RDC, en Tanzanie, au Nigeria et en Angola en partenariat avec des structures et autres acteurs universitaires. L’un des principaux objectifs de ce programme consiste à promouvoir la production du savoir d´une manière générale et la liberté académique en particulier dans les universités africaines.

Le concept de liberté académique peut se définir entre autres à la lumière de la notion même d’université. L’université est une institution à caractère spécial en ce qu’elle est engagée dans une quête permanente de savoirs, de manière indépendante et méthodique. Elle a pour fonction essentielle de faire reculer les limites du savoir par la recherche, la diffusion de connaissance par l’enseignement, la publication, et de servir le public par des questionnements critiques des idées et des pratiques de mise en œuvre par la société. La condition première pour l’université de réussir sa mission est de jouir d’une certaine autonomie dans son fonctionnement. Cette autonomie de l’université suppose une liberté académique totale avec une communauté universitaire qui décide elle-même de ses activités, de ses thèmes de recherche, d’enseignement et d’apprentissage sans une quelconque contrainte.

Cependant, les crises économiques prolongées qui ont frappé les pays africains au début des années 80 ont entraîné une baisse sensible de la performance des universités consécutive à l’érosion de leurs ressources. Des politiques nationales déficientes, de la gestion interne inadéquate, des remous universitaires, tout cela conjugué aux médiocres performances de la plupart des gouvernements africains en matière des droits humains sont bien des facteurs qui ont contribué à la dégradation de la situation de nos universités. A l’instar des pays africains ou de la sous région en particulier, la Guinée ne fait pas exception à la règle en dépit des différentes réformes entreprises au niveau des structures de l’enseignement supérieur. La présente conférence était l’occasion de réunir un certain nombre d’acteurs, de bénéficiaires des services universitaires, de décideurs politiques et de responsables des institutions d’enseignement et de recherche, pour une réflexion critique sur les questions essentielles relatives à l’autonomie, la responsabilité sociale et les libertés académiques dans nos universités.

C´est dans cette perspective que le CODESRIA, en collaboration avec les structures universitaires de la Guinée et l’Institut d’Economie Africaine, a jugé utile d’inviter les spécialistes guinéens de la question venant aussi bien de l’intérieur comme que ceux issus de la diaspora actifs dans d’autres institutions académiques africaines, européennes et nord-américaines à discuter sur le thème « l´enseignement supérieur en Guinée face aux défis du développement». Cette rencontre, qui a réuni plus d’une soixantaine de participants, a permis de débattre, des questions aussi diverses que la place de l’université dans le développement, l’état des inégalités sociales, l’évaluation des politiques publiques conduites par les programmes d’ajustement structurel sur le secteur éducatif, le rôle de la pédagogie universitaire, les expérimentaions des projets collaboratifs dans la recherche et l’enseignement, les effets d’entrainement des nouvelles technologies de l’information sur la production et l’autonomie universitaires et.l’évolution de la liberté académique en Guinée.

Dans son exposé introductif le Secretaire Exécutif a mis l’accent sur les raisons pour le Codesria de co-organiser cette conférence en Guinée : (i) la Guinée a toujours connu de grands résistants africains ; (ii) la Guinée a montré comment dire non à la colonisation ; (iii) le Codesria a bénéficié des contributions notables des universitaires issus de ce pays, qui ont joué un rôle important dans la construction et le développement du Conseil ; (iv) des Guinéens ont aussi contribué significativement aux réflexions sur l’intégration africaine. En somme, nous sommes tous redevables à la Guinée de la liberté qu’elle a su conquérir et qui a inspiré bien d’autres pays africains. Plus récemment encore, le Codesria a suivi avec une attention particulière les mouvements sociaux qui se sont déroulés en janvier-février 2007 en Guinée, qui se sont placés sur le signe du changement pour une meilleure gouvernance.

2. Quelle université guinéenne pour le développement ?

La trilogie pouvoir-savoir-avoir constitue le paradigme par excellence de la construction d’un pays. En effet, l’interdépendance des éléments de cette trilogie est source des avancées de l’État et la société en contribuant à l’amélioration sans cesse croissante du bien-être général. Intellectuellement, on pourrait faire remonter l’origine de l’université aux premiers âges de l’humanité quand le Créateur omniscient et omnipotent, Dieu, pardonna à Adam et à Eve d’avoir goûté au fruit interdit en leur ordonnant désormais de se réaliser librement par l’exploration et l’exploitation de l’univers.

Comme l’implique le mot université, tout est sujet d’étude, y compris les humanités et les sciences sociales, les sciences exactes et la technologie, les arts, le sport et la science et l’art de prospérer. Ainsi, l’université qui symbolise le savoir, et l’État qui est l’organe premier du pouvoir, peuvent produire l’avoir qui permet le développement et l’épanouissement. La crise dont souffrent les pays africains, et plus particulièrement la Guinée, reflète des conséquences de la mauvaise gouvernance et de la médiocretisation du système éducatif.

L’un des premiers secrets du développement moderne réside dans l’extension et l’amélioration du système éducatif. Sans vouloir remonter jusqu’aux pays industrialisés, l’Inde et les États du Sud-Est asiatique qui entrent avec succès dans la catégorie des pays exportateurs de science, de technologie et de produits manufacturés n’étaient pas, au lendemain de leur indépendance, mieux partis que les pays africains en 1960. Mais, leurs leaders avaient compris et renforcé le rapport entre la qualité de l’enseignement supérieur et le processus de développement et de modernisation. Ils ont privilégié et réorganisé leurs systèmes d’éducation et en ont fait la base de toutes les transformations dans tous les secteurs, de l’agriculture à la défense, en passant par l’administration, la santé, les transports publics et l’industrialisation. Ils ont établi des commissions ad-hoc autonomes composées de représentants des divers secteurs et chargées de réformer les structures de l’enseignement supérieur.

L’enseignement supérieur en Guinée, et un peu partout en Afrique, a besoin d’une réforme profonde basée sur la généralisation des idéaux de liberté, de performance et de responsabilité. Plus que jamais, il faut mettre en place un nouveau type d’enseignement centré sur le principe des universités polyvalentes de recherche et à haut niveau qui préparent aux diplômes les plus avancés, y compris le doctorat. Ce plan comprendra aussi des universités intermédiaires qui, comme les State et Junior Colleges américains, forment des cadres à l’échelle régionale et donnent à qui veut et à qui en remplit les conditions l’accès aux universités de recherche. Le succès de la réforme exige qu’on y incorpore le secteur privé comme partenaire à part entière et qu’on repense les modes d’accès à ces diverses institutions ainsi que la forme des examens de sortie.

Dans cette recherche d’une nouvelle école guinéenne, il conviendrait de donner au système éducatif, en plus de former des employés, le mandat de former des employeurs, des créateurs de richesses nationales par la professionalisation des filières de formation depuis le secondaire. Et pour rationaliser la gestion des ressources humaines et financières actuellement en déficit, il serait utile de mettre en place une institution nationale dénommée « Université de Guinée » constituée par le réseau universitaire implanté sur l’ensemble du territoire national qui sera dirigée par un président élu.

 3. L’état des inégalités sociales

L’université guinéenne ne souffre pas seulement des disparités sociales mais aussi des diparités régionales. Les établissements sont plus nombreux et mieux fournis dans la région de Conakry, la capitale. On y trouve la seule université polyvalente du pays avec des facultés de lettres, de science, d’ingénierie, de médecine et de droit et des instituts spécialisés. Plus le voyageur s’éloigne, plus il observe d’autres disparités: celles des investissements publics dans l’éducation, celles des taux de scolarisation des garçons et des filles, celles des taux d’accès au second cycle, celles dans le nombre des écoles privées. La solution à ces disparités régionales réside dans la décentralisation qui s’impose partout et à tous les niveaux. Avec la décentralisation, il sera plus facile, par exemple, pour les administrateurs régionaux de réparer les dégâts causés par les mauvaises politiques publiques et  d’encourager de nouvelles initiatives.

Comme partout dans le monde, la discrimination intellectuelle contre le genre féminin semble la chose la mieux partagée. Il est intéressant de signaler que des récits historiques sur les anciennes universités en Afrique ne font pas mention de la participation et de la contribution des femmes à la production et au développement des connaissances. Et il se dégage tacitement le sentiment que tous les leaders intellectuels étaient des hommes. En fait, l’intégration des femmes dans le modus vivendi de l’université se fait assez timidement depuis ces temps là, et partout dans le monde. En Grande-Bretagne des années 20 par exemple, une certaine Lady Bathurst avait trouvé qu’il était ridicule et humiliant pour son fils d’être obligé de supporter les cours de trois femmes professeurs d’université.

En Afrique, on a encore tendance à confiner le rôle des femmes dans un statut de mères, d’épouses, et de pourvoyeuses des choses essentielles pour la famille et la communauté,  statut qui a peu avoir avec celui d’intellectuel. En Guinee, il y a encore une faible représentation des femmes dans les différentes structures de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. On constate par exemple que de 1962 à 1998 aucune institution d’enseignement supérieur n’a accueilli plus de 15% d’effectif féminin. C’est seulement à partir de 2001 et 2003 qu’ont été enregistrés des taux allant au-delà de 15% et 19% à l’Université de Conakry.

Malgré cette évolution récente en faveur du genre féminin, l’Université de Conakry semble, pour autant, être le chantre des inégalités sociales, y compris celles liées au genre. En effet, elle ne reproduit pas seulement les inégalités sociales en accueillant très majoritairement les fils des scolarisés qui proviennent des catégories socioprofessionnelles de salariés et ayant une scolarisation élevée, elle le fait aussi en accueillant des étudiants qui proviennent de familles qui ont une habitude établie de scolariser jusqu’au niveau supérieur. Ce processus de reproduction est plus marqué dans la région de Conakry et en Moyenne Guinée. Il semble moins marqué dans les régions de  la Guinée Forestière (33%), de la Haute Guinée (37%) et du reste de la Basse Guinée (39%).

Il y a encore beaucoup d’entraves institutionnelles et socio-culturelles qui s’érigent devant les femmes pour s’élever au niveau du leadership et des qualifications universitaires. En Guinée, les femmes ont un accès difficile aux institutions d’enseignement supérieur: les filles doivent se marier et subissent des pressions familiales pour choisir des carrières ne nécessitant pas de longues années d’études. Après un premier diplôme, elles s’engagent dans les rôles traditionnels qui limitent leurs chances de faire des études post-universitaires et de choisir des postes d’enseignement et de recherche dans le supérieur. En outre, l’environnement universitaire caractérisé par une recrudescence des violences et du harcèlement sexuel, n’est pas favorable à l’accès et à la progression des femmes. L’absence de self-confidence et d’autonomie dans les apprentissages, les choix à opérer, les activités d’enseignement et de recherche, constitue aussi de sérieux obstacles à leur épanouissement.

Si des mesures affirmatives et incitatives ont eu des effets significatifs en termes d’augmentation des effectifs féminins au supérieur, et d’accroissement du taux d’admission des filles par rapport à l’effectif des candidates, il reste entendu que les reformes institutionnelles s’avèrent nécessaires pour pallier aux inégalités croissantes à la fois en termes de genre et entre les catégories socioprofessionnelles.

 4. Le rôle de la pédagogie universitaire

 Depuis l’accession de la Guinée à l’indépendance, le 2 Octobre 1958,  la question du contenu, de la qualité, de la place et du rôle des programmes d’enseignement dans le processus de développement socio-économique n’a cessé d’être posée et débattue lors des différentes et multiples rencontres nationales, dans les textes officiels et discours politiques, dans les milieux et fora éducatifs, scientifiques et culturels. Pour autant, telle qu’elle fut prônée et si largement commentée sous la première République (1958 – 1984), la liaison de l’école à la vie n’est toujours pas effective. L’adoption de la pédagogie par objectifs en 1987 et de l’approche par compétences (APC) en cours d’expérimentation s’inscrivent, toutes les deux, dans cette optique pour la recherche d’une meilleure qualité et d’une efficacité (interne et externe) plus évidente du système et des processus d’enseignement et de l’apprentissage. Et récemment l’adoption du système LMD (Licence- Mastère- Doctorat) comme fondement du régime et des règlements pédagogiques de l’enseignement supérieur sur la base de l’approche par compétences (APC) est l’une des plus récentes innovations introduites dans le système éducatif guinéen pour l’insérer dans le système académique universel.

La solution serait alors de faire de l’entrée par les compétences la base de l’élaboration des programmes de tous les cycles, de la maternelle au supérieur. On devrait ainsi retrouver dans le cursus de chaque cycle, trois types, au moins, de compétences : des compétences instrumentales ; des compétences techniques; et des compétences intellectuelles. L’approche par compétence ne s’oppose donc pas à l’approche situationnelle. Et pour réussir cette complémentarité dans les institutions guinéennes d’enseignement supérieur, il faudrait initier et développer des études situationnelles, prospectives et collaboratives dans le but de faire l’état de lieux, d’identifier les compétences essentielles sollicitées par et dans le monde productif, dans la vie sociale, et de construire les curriculas de l’enseignement supérieur à partir de cette base.

Pour faire face aux contraintes pésentielles découlant de la mobilité des temps modernes, l’enseignement supérieur se doit aussi d’être actif dans le domaine de la formation à distance. Ce qui permettrait encore, aux milliers de bacheliers et personnes en activité, qui n’ont pas accès à une institution d’enseignement supérieur à régime "présentiel" ou qui, pour des raisons professionnelles ou personnelles, ne peuvent pas se former par la voie "présentielle", de bénéficier d’un enseignement supérieur dans des domaines de compétence utilitaires, quels que soient leurs lieux d’habitation et/ou leurs occupations professionnelles. C’est du moins ce qui a motivé le gouvernement guinéen à créer en 2003 le Centre de Formation à Distance de l’enseignement Supérieur (CEFADES) devenu par la suite l’Institut Supérieur de Formation à Distance (ISFAD) le 25 février 2004. Cet institut devrait en même temps permettre au système d’enseignement supérieur guinéen de bénéficier des avancées des autres systèmes d’enseignement supérieur et de la recherche grâce à l’utilisation adéquate des nouvelles technologies d’information et de communication.

5 – Les effets d’entraînement des nouvelles technologies d’information et de communication

Traditionnellement les canaux d’information dans un environnement marqué par des restrictions de liberté suivent une voie hiérarchique verticale. Les universités se situant dans un tel environnement répondent plus aux directives de leurs chefs hiérarchiques que de toutes autres considérations académiques, qui, le cas échéant suivraient une voie horizontale – de collègue à collègue. Ceci était par exemple beaucoup plus marqué en Guinée dans le temps de la Révolution – période post-indépendance d’expérience marxiste-léneniste – qui a marqué une bonne partie de la première République, 1958-1984. Pendant cette période, la culture centralisatrice liée à la planification de l’Etat et la tentative du parti-Etat, le Parti Démocratique de Guinée (PDG), était de contrôler tous les canaux d’information. Ceci était idéologiquement justifié pour éviter de donner la chance à l’infiltration impérialiste dans le nouveau corpus guinéen que le régime du premier président avait l’ambition de bâtir en Guinée. Dans ce contexte tout partait de l’Etat et devrait logiquement revenir à l’Etat.

L’avènement de la junte militaire au pouvoir en 1984 n’a pu changer fondamentalement cette donne même si elle s’est située dans la perspective de l’ouverture du pays vers le reste du monde et la libéralisation de son économie de l’emprise étatique. Cette trappe au changement s’explique par un certain nombre de facteurs qui sous-tendent la théorie de la trajectoire dépendante. En effet, la culture générée sous l’ancien régime s’est avérée plus difficile à effacer qu’à recycler. Ce que le nouveau régime en a effectué de façon plus ou moins consciente. Cette rigidité des habitudes fût donc utilisée à bon escient dans la Deuxième République. Ce qui se manifesta par la perpétuation des pratiques héritées du système ancien comme la volonté de tout faire remonter au « Responsable suprême de la révolution ».

Avec l’avènement des technologies de l’information, cette possibilité de court-circuiter la chaîne administrative est devenue une réalité notamment au niveau du système d’enseignement supérieur guinéen. Désormais l’information peut être recherchée directement à la source par n’importe quel agent économique grâce à la connexion Internet, la téléphonie mobile aux moindres coûts et la fluidité de l’information entre l’émetteur de l’information et le consommateur final. Dans ce nouveau système cybernétique il apparaît moins de chance de faire des profits illicites sur la rétention de l’information, et les échanges informationnels inversent la pyramide hiérarchique bureaucratique pour faire participer les institutions académiques nationales aux échanges globaux universels par la cyberscience, la formation virtuelle (e-learning), les bases de données partagées et les publications en ligne avec accès gratuit ou payant. Il y a cependant des limites qui militent en faveur d’une fracture digitale persistante de la Guinée par rapport au reste du monde qui peuvent se résumer à : (i) l’insuffisance infrastructurelle (électricité, téléphonie, bande large…) ; (ii) le manque de formation technique (informatique) et linguistique (anglais) ; et (iii) les coûts élevés des matériels informatiques (hardware et software). Les politiques publiques doivent s’attaquer à la résolution de ces problèmes afin d’inscrire le système d’enseignement supérieur guinéen dans la dynamique des innovations technologiques et scientifiques mondiales.

6 – Les expérimentations des projets collaboratifs

La façon la plus adéquate de promovoir les institutions académiques dans un monde transforùé de façon virtuelle en « cyberscience planétaire » par les nouvelles technologies d’information et de communication, est de tisser des relations directes de partenariat avec les autres institutions académiques (nationales, sous-régionales et internationales) et/ou les organismes subventionnaires de projets de recherche (les bailleurs de fonds étrangers et les unités industrielles implantées dans le pays). Pour autant, cette voie royale pour obtenir le financement semble presque inexistante dans les institutions académiques guinéennes. L’absence d’initiatives de recherche ainsi que les difficultés matérielles et administratives de ficèlement des dossiers ont fini par tuer les projets parrainés par les structures étatiques à cause de la lourdeur administrative et juridique.

L’indépendance du chercheur n’est pas respectée tant qu’il dépend partiellement ou en totalité de l’Etat. Cela peut paraître paradoxal, pourtant la réalité est accablante, c’est la structure même qui est chargée de promouvoir la recherche qui est le premier obstacle auquel va se buter le chercheur inexpérimenté pour des luttes d’intérêt. Ceux qui n’avancent pas empêchent les autres d’avancer surtout quand les premiers tiennent le gouvernail. Néanmoins, de timides tentatives individuelles de renouer avec les projets ont permis de financer la création et l’équipement des infrastructures de recherche sans passer par les tracasseries administratives qui bloquent toute volonté de faire la recherche. Les projets collaboratifs avaient permis de mettre en place des structures d’enseignement comme les projets TOKTEN, AUPELF/UREF,  et CRDI /AIF, qui ont permis le retour des intellectuels vers leur pays d’origine pour former des cadres sur place. Malheureusement, la recherche n’avait pas figuré au chapitre de ces premiers projets collaboratifs après l’ouverture du pays au reste du monde entamé à partir de 1984.  

Cependant, des projets collaboratifs ont relativement contribué à l’autonomie financière des chercheurs dans les institutions académiques qui, grâce aux financements, ont allégé les charges de l’état dans les formations pré-universitaire, universitaire et post-universitaire, ainsi que dans la recherche. Le Centre d’Études et de Recherche en Environnement (CÉRE) de l’Université de Conakry en est un exemple illustratif.

7 - L’évaluation des politiques publiques

En Guinée, les programmes d’ajustement structurels et de stabilisation macroéconomique ont eu des conséquences sérieuses à la fois sur l’économie, les conditions sociales et la qualité de l’offre de formation de l’enseignement supérieur via les coupes dans les budgets des secteurs sociaux. En effet, l’avènement de la deuxième République en avril 1984 s’est traduit par un choix affirmé de l’option libérale. Les différentes mesures d’opérationnalisation de cette option sont contenues à la fois dans le discours-programme du 22 décembre 1985 du Chef de l’Etat et dans les différents programmes successifs d’ajustement structurel menés sous les auspices du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale (1986-2002). C’est dans cette perspective que s’est tenue en juin 1984 l’organisation de la première conférence nationale de l’éducation.

A cette occasion, trois objectifs avaient été assignés au développement de l’éducation en Guinée : (i) la restructuration du système éducatif ; (ii) l’amélioration de la qualité de l’enseignement et de la formation ; (iii) et le renforcement des capacités de gestion, de planification et d’administration de l’éducation. Compte tenu du caractère peu précis de ces objectifs et des problèmes économiques de la période, le gouvernement avait adopté en septembre 1989 une Déclaration de politique éducative. Celle-ci visait à réaliser progressivement l’insertion de l’éducation dans le dispositif d’une économie fondée sur l’épanouissement de la libre entreprise. Pour cela, les partenaires au développement ont apporté un appui considérable à travers la réalisation des programmes éducatifs tels que le Projet d’Ajustement Sectoriel de l’Education (PASE) pour l'enseignement pré-universitaire, le Projet d’Appui à l’Enseignement Supérieur (PADES) pour l'enseignement supérieur et la recherche scientifique et le Projet d'Appui à la réforme de l'enseignement technique et de la formation professionnelle. En réalité, ces différents projets étaient des instruments d’un Plan d’action de l’Education Pour Tous (EPT) dont l’Organisation des Nations Unies avait été le promoteur en 1990. Les conséquences de ces différents programmes s’inscrivant dans l’optique du désengagement de l’Etat sans une contre-partie conséquente du secteur privé ont été la baisse du financement public du secteur éducatif qui, à son tour, s’est traduite par la faible qualité de l’offre de formation supérieure finalement  dommageable à l’autonomie des institutions académiques guinéennes.

8 – La liberté académique en Guinée

Devrait-on conclure à une coïncidence fortuite que la tenue de cette conférence corresponde à une situation sociopolitique tragique en Guinée,  pays de paradoxe : (i) Château d’eau de l’Afrique de l’Ouest où les populations sont privées d’eau et d’électricité ; (ii) Véritable scandale géologique dont les richesses ne profitent qu’à une oligarchie, la masse croupissant dans la misère ; (iii) Symbole en 1958 d’émancipation, de liberté et de dignité, devenu un territoire de non droit, de répression et de corruption. Tout cela n’est en vérité que la conséquence de la marginalisation précoce de l’intelligentsia au profit de la médiocrité, et de l’instauration d’une gouvernance liberticide.

La solution qu’avait trouvé nombre d’intellectuels guinéens à cette repression des élites venant de l’enseignement supérieur fût l’exil vers l’étranger qui s’est fait dans des conditions parfois tragiques en passant par des intimidations policières sur le campus universitaire et dans des lycées, et des emprisonnements dans le désormais illustre Camp Boiro de Conakry. Pour autant, le restant de « l’espèce » intellectuelle n’a pu périr dans l’exercice de sa fonction devenue clandestine dans le pays natal de Camara Laye (écrivain finalement mort en exil). Parce que, l’èspece a été simplement entretenue par l’Etat-providence pour la maintenir dans la dépendance vis-à-vis du politique. En somme, l’espèce n’a pas eu suffisamment à vivre pour prendre son autonomie pendant les cinquante ans de l’indépendance guinéenne, malgrè l’accession du pays donc à la souveraineté et la liberté ; elle n’a pas été coupée entièrement des subsides de la vie non plus pour ne pas disparaître, car le politique semble de toutes les façons se justifier aussi par l’existence de l’intellectuel.

Cette interdépendance conflictuelle entre le politique et l’intellectuel peut se résumer ainsi : parce que le savoir s’épanouit dans la liberté, l’université encourage le doute méthodique, par conséquent, elle gêne le pouvoir. Elle rejette aussi le principe de polarité qui anime les armées ou les équipes de sport, à savoir la notion de l’impossibilité du succès des deux camps lors d’un même match. L’activité universitaire, tout en cultivant l’esprit d’excellence, procède, avec le partage rationnel des idées nouvelles, la possibilité de succès pour tous. Établir une université, c’est alors vouloir améliorer l’avenir du pays, ainsi qu’il ressort de l’histoire moderne.

Des manifestations d’étudiants à la Sorbonne parisienne ont déclenché la Révolution «manquée de mai 1968» comme l’a si bien exprimé Raymond Aron. Ce mouvement a non seulement terni et affaibli l’image du Général Charles De Gaulle, mais a changé aussi tout l’horizon universitaire français. Des insurrections similaires à l’Université de Dakar ont secoué le régime du président Leopold Sedar Senghor au Sénégal. Des mouvements estudiantins contre le racisme et la guerre du Viet-Nam ont également empêché le président Lyndon Johnson de briguer un second mandat aux États-Unis en 1968. Partout dans le monde les protestations estudiantines déculottent le pouvoir. Cet axiome inviterait ainsi à la séparation légitime des deux types de pouvoirs, le pouvoir politique et le pouvoir intelectuel, et à l’autonomie de chaque secteur de pouvoirs.

Aussi, faut-il accorder aux universitaires guinéens et africains la liberté et les moyens de procéder à leur mission sans interférence. Cela signifie, comme par exemple il est de coutume dans l’enseignement public américain, que l’État ne gère pas, mais qu’il contribue aux budgets et autorise l’université à chercher des ressources supplémentaires. Le succès de la réforme de l’enseignement supérieur exige donc qu’on y incorpore le secteur privé comme partenaire à part entière sans pour autant que l’Etat ne démissionne de ses fonctions régaliennes et de provisions des infrastructures de qualité au service du développement durable de l’ensemble des secteurs économiques.

9 – Séance conclusive

Le sentiment qui se dégage de ces journées de reflexions est que si l’enseignement supérieur guinéen veut attendre le niveau de performance désiré, il a encore besoin de se restructurer et de se reformer de façon à mieux s’adapter au nouveau contexte économique, politique et social du pays et aux impératifs du développement, tout en restant connecté au système mondial en essayant de tirer des avantages de la globalisation.  

Ces travaux ont permis tout de même à l’université guinéenne de tracer les sillons pour retrouver son universalité, d’abord en réconciliant les intellectuels guinéens de l’intérieur et de la diaspora, ensuite en se positionnant à l’avant-garde des questionnements critiques des faits sociétaux par la reconnaissance de la nécessité de la triangularisation entre le politique, l’académique et la société afin de transformer positivement la courbe de développement du pays. Ce qui été, par ailleurs, reconnu par le représentant de l’autorité publique, qui a affirmé en fermant les portes de ces journées d’échanges intenses que la volonté du gouvernement guinéen est de redonner aux institutions d’enseignement supérieur leurs lettres de noblesse afin de leur faire jouer pleinement leur rôle de support infrastructurel et social dans le processus de développement du pays.